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Changer de perspective : comprendre les distorsions cognitives chez le personnel de la sécurité publique

Les distorsions cognitives sont des schémas de pensée inexacts renforcés par le stress chronique qui peuvent nuire à la santé mentale du personnel de sécurité publique, mais des outils comme la TCC et la formation à la résilience peuvent aider à reformuler la pensée et à restaurer l’équilibre émotionnel.

Les membres du personnel de la sécurité publique (PSP) font face quotidiennement à des environnements où il y a une forte pression et de grands enjeux. Bien que leur courage et leur résilience soient souvent salués, le fardeau psychologique de leur travail est moins souvent reconnu. L’un des effets les plus profonds, mais invisibles, du stress chronique et de l’exposition au traumatisme est l’altération des processus cognitifs, notamment à travers les distorsions cognitives. Il s’agit de schémas de pensée inexacts ou exagérés qui influencent négativement notre perception de nous-mêmes, des autres et du monde. Chez le PSP, ces modes de pensée peuvent insidieusement miner le bien-être émotionnel, contribuant ainsi à l’anxiété, à la dépression et à la déconnexion émotionnelle.

 

Que sont les distorsions cognitives ?

Les distorsions cognitives sont des façons de penser habituelles, souvent biaisées, illogiques ou exagérées. Elles se produisent automatiquement et influencent notre traitement de l’information, souvent sans que nous en ayons conscience. Parmi les distorsions courantes, on trouve :

  • La dramatisation (imaginer le pire scénario),

  • La lecture de pensée (croire savoir ce que les autres pensent),

  • Le raisonnement émotionnel (penser qu’une chose est vraie parce qu’on la ressent),

  • La pensée tout ou rien (voir les choses en noir ou blanc).

Ces distorsions ne sont pas de simples mauvaises habitudes : elles façonnent profondément nos réactions émotionnelles, nos décisions et nos comportements. Selon la théorie cognitive de Beck sur la dépression et l’anxiété, ces pensées biaisées entretiennent ou aggravent les symptômes de santé mentale en créant une boucle d’interprétation négative et de dérégulation émotionnelle (Beck et al., 1985).

 

Comment modifient-elles notre perception du monde ?

L’impact principal des distorsions cognitives réside dans leur capacité à altérer notre perception. Imaginez porter des lunettes teintées qui déforment tout ce que vous voyez : les couleurs changent, les lignes se courbent et les ombres deviennent menaçantes. Les distorsions cognitives agissent de la même manière, provoquant une mauvaise interprétation de la réalité qui amplifie les menaces, minimise le positif et exagère l’échec ou le danger.

Par exemple, une personne sujette au raisonnement émotionnel pourrait conclure : « Je me sens dépassée, donc je suis incompétente », même sans preuve. Avec le temps, ces raccourcis mentaux influencent notre interprétation des expériences, des relations et même de notre propre identité.

La recherche a démontré une relation claire entre les distorsions cognitives et l’expression émotionnelle. Les personnes qui s’appuient fortement sur le raisonnement émotionnel sont moins susceptibles de dévoiler leur intimité ou leur vulnérabilité émotionnelle aux autres, ce qui crée un obstacle à l’établissement de liens authentiques (Mercan et al., 2023). De leur côté, les distorsions telles que la lecture de pensée et la dramatisation sont liées à une expression accrue d’émotions négatives, comme la frustration ou la colère, ce qui mène souvent à des conflits interpersonnels et à l’épuisement émotionnel (Mercan et al., 2023).

 

Pourquoi le PSP est-il particulièrement vulnérable ?

La nature même du travail des premiers répondants les expose à un risque accru de développer des distorsions cognitives enracinées. Ils sont régulièrement confrontés à des événements traumatisants, à des blessures morales et à des décisions de vie ou de mort. Avec le temps, cette exposition conditionne le cerveau à généraliser le danger et à sous-estimer la sécurité.

Des études ont montré que le stress professionnel chez le PSP est associé à des niveaux élevés de distorsions cognitives, en particulier la dramatisation et la surgénéralisation (Devilly et al., 2006). Ces distorsions peuvent être renforcées par l’expérience. Par exemple, un ambulancier qui n’a pas pu réanimer un patient pourrait penser : « J’échoue toujours quand c’est important » ou « Si je ne peux pas sauver tout le monde, je ne suis pas bon dans mon travail ». De telles pensées deviennent des filtres cognitifs qui façonnent les expériences futures et la perception de soi.

Dans une étude récente sur les travailleurs de la santé et les premiers répondants, ceux qui avaient des scores plus élevés en matière de distorsion cognitive ont déclaré éprouver beaucoup plus d’anxiété et de symptômes dépressifs, même en tenant compte d’autres facteurs comme la charge de travail ou l’exposition à la COVID-19 (Kaurin et al., 2022). Les résultats soulignent l’effet cumulatif de la pensée biaisée chez des gens formés pour être forts et autonomes — des qualités qui nuisent souvent à la recherche d’aide ou à l’expression émotionnelle.

 

Un enchevêtrement : distorsions cognitives, dépression et anxiété

Le lien entre les distorsions cognitives et les troubles de santé mentale est bien établi. Ces pensées biaisées sont à la fois un symptôme et un facteur aggravant de l’anxiété et de la dépression. Les personnes qui dramatisent sont plus susceptibles de souffrir d’anxiété chronique, notamment dans les contextes sociaux et professionnels. De même, des schémas comme la minimisation du positif ou l’étiquetage (« Je suis un échec ») sont fréquents chez les personnes dépressives (Mercan et al., 2023).

Une étude à grande échelle a révélé que des distorsions telles que la personnalisation, l’étiquetage et la disqualification du positif étaient fortement corrélées à des scores élevés de dépression, même chez des individus non diagnostiqués cliniquement (Mercan et al., 2023). Les résultats indiquaient que la présence de pensées biaisées peut être un marqueur précoce de détresse psychologique, et pas seulement un sous-produit de troubles existants. Une autre étude est venue appuyer ces résultats, en montrant que les distorsions cognitives accentuent significativement la relation entre l’exposition au traumatisme et les symptômes de dépression/anxiété chez les travailleurs de la santé en première ligne (Kaurin et al., 2022). Cela porte à croire que les distorsions cognitives pourraient non seulement refléter une détresse interne, mais également servir de pont entre des agents stressants externes et des souffrances internes.

 

Comment changer de perspective ?

Heureusement, les distorsions cognitives ne sont pas permanentes. Avec les bons outils et un accompagnement thérapeutique, il est possible d’apprendre à les reconnaître, les remettre en question et les remplacer. La thérapie cognitivo-comportementale (TCC) est la méthode la plus reconnue pour traiter ces distorsions. Grâce à des exercices et au développement de compétences, les patients apprennent à identifier les pensées inadaptées et à en générer de plus équilibrées.

Une approche particulièrement utile est le recadrage, qui consiste à examiner les preuves qui confirment ou contredisent une pensée, à envisager d’autres explications et à adopter une perspective plus réaliste. Par exemple, remplacer « Je gâche toujours tout » par « C’était une situation difficile et j’ai fait de mon mieux dans les circonstances ».

Une autre intervention prometteuse consiste à augmenter la conscience et l’expression émotionnelles. Des études montrent que la capacité à réguler l’expression émotionnelle est inversement liée à la présence de distorsions cognitives (Mercan et al., 2023). Enseigner au PSP comment exprimer ses émotions de manière saine — sans peur du jugement — peut réduire considérablement le stress interne.

Des programmes adaptés au PSP, comme la TCC axée sur les traumatismes, la formation à la résilience et les groupes de soutien par les pairs, offrent des espaces sûrs et culturellement adaptés pour explorer et restructurer les schémas de pensée (Devilly et al., 2006).

Les distorsions cognitives sont invisibles, mais leurs effets sont profonds, surtout chez les membres du PSP qui portent chaque jour le poids des crises des autres. En comprenant comment ces schémas de pensée influencent la perception et contribuent à l’anxiété et à la dépression, nous pouvons commencer à équiper nos premiers répondants avec les outils nécessaires pour guérir, se reconnecter et reprendre le contrôle de leur récit.

Changer de perspective demande du temps, de la compassion et des compétences — mais c’est tout à fait possible. Avec de la sensibilisation et des interventions ciblées, même les distorsions les plus enracinées peuvent être démêlées, restaurant ainsi clarté, espoir et équilibre émotionnel.

Références

Beck, A. T., Rush, A. J., Shaw, B. F., & Emery, G. (1985). Cognitive therapy of depression [La thérapie cognitive de la dépression]. Guilford Press.

Devilly, G. J., Wright, R., & Varker, T. (2006). « Vicarious trauma, secondary traumatic stress or simply burnout? Effect of trauma therapy on mental health professionals » [Traumatisme indirect, stress traumatique secondaire ou simple épuisement professionnel? L’effet de la thérapie traumatologique sur les professionnels de la santé mentale]. Australian & New Zealand Journal of Psychiatry, 40(1), 75–82. https://doi.org/10.1111/j.1440,1614.2006.01766.x

Kaurin, A., Rusch, H. L., Leoutsakos, J.,M., Espinel, Z., Mahone, H., & Everly, G. S. (2022). « Cognitive distortions and psychological distress among healthcare workers during COVID,19 » [Distorsions cognitives et détresse psychologique chez les travailleurs de la santé pendant la pandémie de COVID-19]. Journal of Psychiatric Research, 149, 233–240. https://doi.org/10.1016/j.jpsychires.2022.02.042

Mercan, N., Bulut, M., & Yüksel, Ç. (2023). « Investigation of the relatedness of cognitive distortions with emotional expression, anxiety, and depression: Research and reviews » [Étude du lien entre les distorsions cognitives et l’expression émotionnelle, l’anxiété et la dépression : Recherche et examens]. Current Psychology, 42(3), 2176–2185. https://doi.org/10.1007/s12144,021,02251,z